La Mémoire du Néant

(The memory of the Nothingness)

 

- Toi aussi, Mike, tu m'as rendu un excellent devoir. Je t'ai mis un A bien mérité.

Mike exultait intérieurement. Pour la première fois depuis le début de l'année, son travail portait ses fruits et il se voyait enfin récompensé pour l'ensemble des efforts qu'il avait dû fournir. Bien sûr, il avait dû sacrifier quelques parties de base-ball avec ses camarades, mais maintenant il ne regrettait plus rien; bien au contraire même, son abstinence ludique lui conférait un sentiment de supériorité.

La salle de classe était d'un style assez sobre et comportait une vingtaine de bureaux pour l'usage de ses élèves. Quelques plantes, ici et là, agrémentaient le tout de leurs charmantes fleurs épanouies. Il est vrai que le printemps égayait d'un même trait tous les espaces naturels que contenait encore cette petite ville. Une joie inconsciente frappait de son sceau tous les citoyens qui avaient souffert, cette année, de la rudesse de l'hiver. Qu'importe maintenant, le monde des couleurs avait refait surface et il était bien agréable de s'attarder devant les pavillons arborant de magnifiques bouquets pour le plus grand bonheur des familles qui y résidaient. Aussi, lorsque Mike eut salué affectueusement Sarah, sa petite amie, après lui avoir donné un rendez-vous pour le soir, et qu'il vit flotter le drapeau aux cinquante étoiles blanches dans une brise légère, il se sentit fier de son pays et de son rayonnement car il pourrait, dorénavant, lui aussi contribuer à son épanouissement par le travail et l'effort intellectuel. L'impatience de voir la réaction parentale à l'annonce de la nouveauté de son succès scolaire lui fit hâter le pas vers la maison.

Soudain, il fut projeté en avant et faillit même perdre connaissance en tombant. Après quelques instants, il reprit ses esprits et vit s'éloigner un jeune homme sur une planche à roulettes à toute vitesse... avec son sac. Le temps de se hisser sur ses jambes, Mike ne put qu'apercevoir l'audacieux voleur tourner déjà vers une autre rue: il paraissait impossible de le rattraper.

Mike restait abasourdi par ce qui venait de se produire et la rapidité avec laquelle cela avait été conduit. Mais qui donc pouvait-il bien avoir intérêt à ainsi voler le sac d'un étudiant? De plus, comme les beaux jours apportaient leur lot de chaleur, Mike s'était délesté de sa veste et l'avait rangée dans son sac: on lui avait donc aussi volé les papiers d'identité qu'elle contenait. En tombant, sa tête avait heurté violemment le sol et, maintenant que tout était fini, il s'assit et se laissa envahir par un étourdissement qu'avait pu prévenir jusqu'alors sa tension nerveuse. Au bout de quelques minutes, il recouvra ses esprits, avec cependant le sentiment d'avoir effectué un long voyage, loin, très loin, dans une bien étrange contrée.

Comment allait-il pouvoir expliquer la scène à ses parents? Et curieusement, personne n'avait pu être témoin du vol. Pas même James, son meilleur compagnon, qui devait disputer un match de tennis avec Larry, mais qui l'accompagnait d'habitude jusque chez lui puisqu'ils habitaient tous deux des pavillons voisins. Avec un sentiment de frustration et d'impuissance, Mike pris le chemin du retour, choqué tout de même que l'on puisse encore, de nos jours, s'attaquer à un adolescent pour lui subtiliser ses affaires scolaires.

- Aujourd'hui mon sac, demain peut-être ma vie, pensa-t-il en tressaillant.

Comme pour beaucoup de maisons américaines, une pelouse fraîchement tondue bordait la sienne. Les parents semblaient être déjà tous deux arrivés et, en entrant dans le salon, il entendit un bain couler: sans doute son père voulait-il se délasser après sa journée de travail. Mike passa dans la cuisine pour se servir une part de gâteau au chocolat qu'avait confectionné sa mère à son intention. En mâchant la première bouchée, il retrouva son calme et fut même amusé à la pensée de devoir rendre pour la semaine suivante une composition sur le thème de l'existence: "Est-il nécessaire à une conscience d'exister?". Pourquoi fallait-il toujours que les hommes se posent des questions auxquelles ils ne peuvent jamais répondre? Pourquoi se torturer en vain l'esprit, plutôt que d'apprécier la vie telle qu'elle se présente à nous, avec ses joies et ses peines, son amour et sa haine, et toute sa palette de couleurs et de nuances qui nous sont si chères? Mike esquissa un sourire en y songeant et pris le couteau de cuisine pour se resservir une part de gâteau, décidément très bon.

C'est à ce moment qu'entra sa mère qui l'avait ainsi gâté. Il allait enfin pouvoir lui raconter tout ce qu'il lui était arrivé dans la journée. Mais elle parut effrayée et, sans même le saluer, poussa un hurlement qui lui glaça le sang. Que lui arrivait-il? "Qui es-tu?", et après un instant, "Que veux-tu?". Mais pourquoi diable sa mère se comportait-elle ainsi?

Mike se sentit mal à l'aise et un peu idiot avec son couteau de cuisine à la main. "Qu'est-ce qu'il y a, maman? Ne te mets pas dans des états pareils!". Au lieu de se calmer, cette femme apeurée appela son mari Jack à son secours mais ne s'enfuit point. Le père de Mike descendit rapidement à la cuisine, alerté par les nombreux cris de terreur. Il avait à peine eu le temps de s'habiller mais empoignait tout de même le superbe fusil de chasse que son fils lui avait offert pour son anniversaire.

- Pose ce couteau, mon garçon, et ne fais pas de bêtises, cria Jack en menaçant son fils de son arme.

Mike se demanda pourquoi il avait si longtemps gardé le couteau à la main et s'en débarrassa aussitôt.

- Et alors! Je ne peux pas prendre un couteau pour me couper une tranche de gâteau?!?

- Allez! Vas-t-en, ou j'appelle les flics!

- Mais papa! Mais maman! Enfin, dites-moi ce qui se passe, enfin!

- Nous n'avons pas de fils et nous n'en avons même jamais eu. Je ne sais pas ce que tu viens faire ici, mais ce qui est sûr, c'est que tu vas déguerpir, et plus vite que ça!

- Mais vous êtes complètement cinglés!

Et, devant la détermination et les menaces de l'homme qu'il croyait son père, Mike choisit le chemin de la retraite et s'enfuit par le garage, sans vraiment savoir pourquoi. Il eut alors soudain l'idée de grimper dans la Buick paternelle, mit le moteur en marche et sortit en faisant crisser les pneus sur la chaussée. Son père ne put l'en empêcher et n'osa pas tirer, car malgré tout il n'était pas méchant. Il appela quand même la police afin de signaler le vol de sa voiture et l'intrusion chez lui d'un jeune homme armé d'un couteau.

Mike ne comprenait pas ce qui pouvait bien lui arriver. S'était-il trompé de maison? Non, impossible. Il ne peut y avoir dans la ville d'autres couples ressemblant autant à ses parents. Et qui plus est, son père se prénomme bien Jack. Pourquoi, alors, des parents chasseraient-ils leur fils, tout en feignant de ne pas le reconnaître? Mike eut alors une idée qui le fit tressaillir. Il arrêta brusquement la voiture sur le bord de la chaussée et se mit à scruter frénétiquement dans le rétroviseur le visage qu'il y voyait se mirer. Pas de doute, cette charmante tête blonde aux yeux verts si pâles et aux traits si fins lui appartenaient bien. Il fut rassuré d'habiter le corps qu'il avait toujours connu, mais en même temps interloqué à la pensée que ses propres parents ne le reconnaissaient plus. Qu'avait-il pu se passer pour que des personnes qui avaient élevé un fils qu'ils adoraient, le chasse soudainement avec un fusil, comme s'il s'était agi d'un voleur? Une sorte de peur, d'angoisse même, le pénétra au plus profond de son être et lui enserra les entrailles.

La panique cependant lui fit décider d'aller retrouver son amie Sarah, qui le consolerait et pourrait peut-être, elle, lui fournir une explication rationnelle sur ce qu'il venait de vivre. Il irait passer la nuit chez elle et peut-être la raison serait-elle revenue entre-temps chez ses parents. Oui, tout rentrerait très vite dans l'ordre: il y a toujours une explication à tout. Il gara sa voiture, non sans une certaine appréhension, devant le superbe appartement de Sarah. Il sonna à la porte mais personne ne répondit. Son impatience lui fit renouveler sa tentative, mais cela ne servit à rien: il n'y avait décidément personne. "Il faut toujours que les gens soient absents au moment où l'on a besoin d'eux!", pensa-t-il d'un ton morne.

Les enfants des voisins jouaient cependant sur la pelouse d'à côté.

- Savez-vous où est passée Sarah? Ou au moins ses parents?

- Oui, lança la petite fille, moi je sais!

Elle se fit bousculer par celui qui devait être son frère, qui voulait absolument prendre la parole et montrer qu'il était détenteur de la réponse recherchée par le jeune homme.

- Tais-toi Karol! C'est moi qui le dis! Eh ben... Sarah, elle est partie en Europe la semaine dernière. Et pis, elle a pris mon nounours et elle me l'a pas rendu. Quand elle reviendra, ma maman va lui donner une fessée...

- Quand est-ce qu'elle reviendra?

- La semaine prochaine.

Mike n'en cru pas ses oreilles, et ne pouvait y croire. Ces enfants devaient se tromper et raconter n'importe quoi, histoire de se rendre intéressants. Il sonna alors chez les voisins, qui ne purent que confirmer la vérité sortie de la bouche de leurs enfants. Et cette vérité devenait implacable et accablante pour Mike. Comment cela pouvait-il se faire qu'il ait quitté Sarah à peine une heure auparavant dans l'intention de la revoir le soir même, et qu'elle soit partie à l'autre bout de l'Atlantique depuis bientôt une semaine complète? C'était incompréhensible. A croire que Mike se trouvait dans un autre monde où, malgré la similitude des apparences, les règles auraient changé. Les vieux films de la série "La quatrième dimension" ne le faisaient plus sourire à présent. L'angoisse lui serra le ventre encore plus fort, bien qu'il fût énervé par l'attitude de tous ces gens et par l'incompréhension dont il était entouré. Il était impatient. Dans ce monde obscur, il était impatient de trouver quelqu'un qui le reconnaisse, lui serve d'interprète et puisse le rassurer. Il n'était pourtant pas mort, puisqu'on le voyait et qu'il pouvait discuter avec les personnes qu'il rencontrait.

En dernier espoir, il essaya tout de même d'appeler ses parents au téléphone. Peut-être lui avaient-ils fait une farce et allaient-ils l'accueillir de nouveau, les bras grand ouverts? C'était du moins la seule chose à espérer.

- Imbécile! Que veux-tu? Pourquoi nous as-tu volé notre voiture? Nous n'avons jamais eu d'enfant et ce n'est pas toi qui va nous prouver le contraire.

Son mari lui prit le combiné des mains dès l'instant qu'il vit "son voleur" se manifester de nouveau.

- Si tu traînes de nouveau par ici, et que la police n'est pas là pour te coffrer avant, je te tire un coup de fusil, et je ne te raterai pas, je te le promets!

Mike, comme souvent dans une situation difficile, savait inconsciemment qu'il allait sombrer davantage. Il savait que l'idéal est dangereux par la hauteur de la chute qu'il finit toujours par entraîner. Il n'en reste pas moins qu'il fut interloqué par la réaction de ses parents, qui s'obstinaient à le traiter comme le dernier des bandits.

Puisqu'il n'avait plus de parents, il allait se rendre chez ses grands parents habitant à Milwaukee, dans l'Etat du Wisconsin. Il fit donc route au nord, vers le seul refuge qu'il pouvait encore espérer. Et s'il n'était pas reconnu, même là-bas... Il préférait ne pas y penser maintenant. Et puis, de toute manière, que faire d'autre?

Il arriva à la frontière de l'Etat à la nuit tombante. Des gyrophares au loin lui rappelèrent qu'il n'avait plus ses papiers... Il ralentit au barrage de police et le shérif du comté le pria de bien vouloir sortir de la voiture. Avant même qu'il n'ait compris comment cela avait pu se produire, il se retrouva avec des menottes aux poignets, enfiché dans un véhicule de police, naviguant à toute allure vers la prochaine ville, Rockford se souvenait-il.

- Mais bon sang! De quoi suis-je accusé au juste?

- De vol de voiture qualifié avec intrusion dans une propriété privée.

- Mais... mais... cette voiture est celle de mon père et la propriété privée en question, c'est chez moi! Vous entendez? Chez moi! Chez moi!

- Ah...ahahahahah! Dis donc, il est marrant le p'tit, fit l'officier de police en s'adressant à son équipier. Puis se retournant vers Mike: C'est ça mon garçon. Et moi je suis médecin de famille! Mais je soigne des malades spéciaux... vraiment très spéciaux! Ahahahahahah!

Mike ne se vit pas réserver d'autre traitement que de se faire enfermer à la prison du comté. On l'interrogea mais ne put connaître sa vraie identité, car celle qu'il donnait ne figurait sur aucun des fichiers de tous les Etats-Unis. La police en conclut qu'il était mythomane ou qu'il mentait pour dieu sait encore quelle raison.

La cellule de Mike était lugubre. Mais, d'un certain côté, cela l'apaisait de baigner dans une atmosphère correspondant à ses sentiments. Il avait l'impression qu'ainsi, il n'avait plus besoin lui-même d'être morose, puisque d'autres éléments s'en chargeaient pour lui. Il ne pouvait toujours pas croire à ce qui lui tombait sur la tête. Lui, un voleur de voiture, capable d'agresser des gens chez eux! Lui, un brigand! alors que quelques heures seulement auparavant il quittait l'école en savourant d'avance l'annonce à ses parents de sa réussite scolaire. Non, cela paraissait décidément impossible.

Il fut interrompu dans le cours de ses pensées par Stevenson, qui était de garde ce soir-là, et qui lui apportait un repas chaud. Mike accepta volontiers cette intrusion et pris le plateau avec bonheur. La cellule ne contenait qu'un lit en ferraille et ne donnait pas d'ouverture sur l'extérieur, aussi Mike apprécia-t-il de rompre cette solitude qui commençait à lui peser depuis qu'il avait quitté l'école l'après-midi. Mike croisa le regard de son geôlier qui, malgré un endurcissement gagné durant des années de loyaux services, ne put réfréner un sentiment de pitié, voire même de sympathie, à l'égard du jeune homme. Mike s'en aperçut et se sentit réconforté de voir qu'il n'était pas seul sur cette planète et que d'autres le comprenaient peut-être enfin. Tout cela était arrivé si soudainement. Il aurait aimé pouvoir en discuter avec quelqu'un, se décharger de tout ce qu'il avait sur le coeur et partager son angoisse. Ainsi, la sympathie de Stevenson, aussi succincte fut-elle, lui montrait bien qu'il n'était pas fou: si l'on avait pitié de lui, c'est que quelque part, il n'était pas responsable de ce qui lui arrivait, il était innocent, faisait face à quelque chose qui voulait sa perte; et cela quelqu'un le comprenait enfin.

Mike voulut crier pour rappeler Stevenson qui venait de quitter la pièce, mais sa bouche ne s'ouvrit point, il n'en eut pas la force, sans vraiment savoir pourquoi. Il restait prostré là, ne parvenant plus à remuer, comme si sa propre volonté se liguait aussi contre lui en cessant un combat d'avance perdu. Ce visage sympathique, il avait dû le rêver et le déformer par sa propre imagination, en espérant encore trouver une branche à laquelle se raccrocher. Aussi valait-il mieux ne pas se laisser abuser par de faux espoirs et immédiatement faire face à la réalité. Peut-être éprouvait-il aussi une sorte de pudeur, ou même de fierté, à ne pas se confier à un homme qu'il ne connaissait pas. Il ne sentait pas le besoin, après tout, d'un support sur lequel se reposer. Il s'en sortirait bien tout seul, sans l'aide de personne. D'autant que l'on ne peut avoir confiance qu'en soi; qui sait si celui qui vous aime aujourd'hui ne vous haïra pas demain? Et puis, ce n'était pas son problème à lui, Stevenson; il avait sans doute d'autres problèmes plus personnels à gérer sans encore s'occuper de ceux des autres. Non, c'était décidé, Mike n'ouvrirait pas la bouche pour rappeler le seul être qui pouvait encore le comprendre.

Le lendemain, losrque Stevenson arriva à la prison, il y avait du nouveau.

- Shérif, ce gosse paraît vraiment sympathique. Quelque chose me dit qu'il est même innocent de tout ce qu'on l'accuse.

- Bah! De toute façon, cela ne fait rien. On vient de lui payer sa caution ce matin. Tu peux le relâcher.

- O.K. patron!

Mike fut dehors quelques minutes après. Ses parents lui avaient donc joué la comédie. Il allait sévèrement les réprimander. Leur plaisanterie aurait dû s'arrêter aux portes de la prison. Pourquoi avaient-ils fait cela? Qu'est-ce qui avait bien pu leur prendre? "Et Sarah!", pensa-t-il, elle était dans le coup, elle aussi? Elle verrait dès ce soir de quel bois il se chauffe!

Et, comme pour confirmer ses soupçons, il aperçut sa mère à côté de la Buick. Elle avait l'air de l'attendre mais ne parut cependant pas heureuse de le revoir. L'on pouvait même lire sur son visage une sorte de peur qui, pensait Mike, l'empêchait de se jeter dans les bras de son unique enfant.

- Bonjour maman! Je suis content que vous ayez cessé vos simagrées, papa et toi. Cela devenait pénible à la fin. Et la prison, pourquoi? C'est toi qui as payé la caution? Et d'abord...

Mike ne pouvait réfréner ses remontrances à l'égard de sa mère qui, finalement, l'interrompit:

- Ecoutez, jeune homme! Vous devriez arrêter de nous harceler. Je ne sais pas ce que vous voulez, ni ce que vous attendez de nous en racontant partout que vous êtes notre fils. Je n'ai certainement pas payé votre caution et si cela ne tenait qu'à moi, vous y retourneriez, et pour longtemps, encore! Nous n'avons pas d'enfant, vous entendez? Nous... n'avons... pas ... d'enfant, c'est assez clair comme cela?

Mike faillit s'évanouir. Il avait vraiment cru que tout avait fini avec l'arrivée de sa mère, ou plutôt de la propriétaire de la Buick... Il avait enfin pu sortir du tunnel très sombre dans lequel il avait pénétré la veille. Et voilà que tout basculait de nouveau. Les terrains marécageux du néant émergeaient encore une fois pour l'engloutir tout entier. Mais tout ce passé qu'il avait dans la tête, il ne l'avait pas inventé, pourtant!

Mike rapporta alors à sa mère quelques détails de sa vie privée que, pensait-il, seul un fils pouvait connaître. Et elle se reconnut bien dans sa manière de défendre Hemingway ou sa fameuse charlotte aux ananas auprès de ses amies. Elle avait bien, de plus, rencontré son mari à New-York vingt ans auparavant, dans les circonstances décrites par Mike. Tout ce qu'il racontait était donc frappé du sceau de la vérité, même si sa mère ne savait pas d'où il pouvait tenir ces détails.

Elle fut tout de même interloquée par l'exactitude des propos de son interlocuteur. Cela lui fit même peur, qu'une personne puisse connaître le chemin sinueux de sa vie avec autant de précision. Comment avait-il pu apprendre tout cela? Il était bien renseigné pour un simple voleur! Non, ce devait être un fou ou un maniaque qui, par dépit de la morosité de sa propre vie, s'en inventait purement et simplement une autre. Et quoi de plus efficace que de copier afin de parer aux limites de l'imagination? Oui, ce garçon devait être un mythomane, décidément. Et la peur qu'il suscitait chez sa mère ne fut qu'en partie compensée par une sorte de fierté qu'elle eut de se voir choisie, parmi tant d'autres, pour servir de modèle... Oui, elle se sentait flattée, quelque part.

Mike vit son père s'avancer précipitamment vers la voiture pour rejoindre sa femme. Il avait dû aller régler quelques formalités administratives et signer quelques reçus pour pouvoir reprendre sa Buick. Aussi fut-il furieux de voir Mike en liberté, lui qui la veille avait pénétré chez lui un couteau de cuisine à la main. Comment pouvait-on laisser libres de tels assassins potentiels?

- Fous-moi le camp d'ici! Si tu oses repointer ton nez chez nous, je te loge une balle dans la tête. Est-ce que je suis bien clair? Puis, à sa femme, comme si Mike ne pouvait pas entendre:

Allez viens chérie, on s'en va, le quartier est mal famé, ici!

Mike ne put entamer d'autres mouvements que de suivre des yeux ses parents monter en voiture. Dans le regard de sa mère, il perçut de l'incompréhension, mais aussi et surtout, lui semblait-il, l'expression de cet amour maternel que nul fils sur terre ne peut oublier après l'avoir une fois remarqué.

Et effectivement, sa mère, aussi "inventée" soit-elle, se prit au jeu de son "fils": cet enfant aurait effectivement pu être le sien, celui qu'elle avait toujours voulu avoir.

- Pauvre garçon, dit-elle à son mari. Il a dû perdre ses parents et il est maintenant complètement déséquilibré, à la recherche d'une nouvelle identité. Il doit être bien malheureux. Comment a-t-il pu savoir, sur mes goûts et ma vie? C'est vraiment étrange: il pourrait être notre fils, et cela me fait même comme s'il l'avait été dans une de mes vies antérieures.

- Ola oh! Ne raconte pas de bêtises. Car, en attendant, ce détraqué a piqué notre bagnole et pour une raison que j'ignore, il a pris des renseignements sur nous. Il faudra se méfier. Tu sais, il y en a qui te jouent une sérénade et qui sont près à faire n'importe quoi pour que tu les prennes en pitié et que tu te délestes de quelque poids... dans ton porte-monnaie... Un cinglé pareil... notre fils? Tu plaisantes!

Puis, après un long silence et un ricanement étouffé:

- Et moi, dans une vie antérieure, j'ai marché sur la lune!

Resté sur le trottoir, Mike regarda la voiture s'éloigner sans dire un mot. Son dernier espoir venait de s'envoler sous ses yeux et il n'avait donc plus de ressource, plus de passé auquel se raccrocher. Sa mémoire l'avait donc trahi et ses pensées flirtaient maintenant avec le néant.

Non, c'était impossible, cet imbroglio devait pouvoir se démêler, il devait y avoir une sortie à ce labyrinthe. Il n'était pas concevable que ce couple qui venait de le quitter ne soit pas ses parents: sa mère avait bien reconnu les éléments de sa propre vie privée. Et ce regard maternel... cela ne trompe pas!

L'angoisse serra cependant la gorge de Mike au moment où il pressentit que le passé qu'il avait en mémoire pouvait avoir été inventé, d'une manière ou d'une autre, et remplacer tout ce qu'il avait vraiment vécu: rien ne permettait plus de prouver qu'il avait vraiment vécu le passé de sa mémoire. Et quelle différence cela ferait pour lui s'il ne l'avait pas vécu effectivement et qu'il se l'était inventé? Aucune, du moins pour sa propre mémoire. Mais tout le problème venait des autres... Peu importe après tout que Mike ne conserve pas en mémoire le cours de sa "vraie" vie, pourvu que les autres soient accordés sur lui. Mais voilà, son entourage n'avait pas vécu, malgré des souvenirs communs, les mêmes événements. Et surtout, Mike n'existait pas dans la conscience des autres: il appartenait maintenant au néant.

Cette idée l'avait déjà affleuré lors de la lecture de 1984, de George Orwell, que Sarah lui avait recommandé. Quoique plus rien ne fût sûr à présent: s'il n'avait jamais connu Sarah, avait-il vraiment lu ce livre?

Peu importe, sa mémoire lui rappelait qu'il est possible de modeler un passé collectif à l'image que le pouvoir veut bien lui conférer, à condition de suivre une politique de destruction et de falsification des documents et des preuves du vécu effectif, afin d'ainsi nommer le vécu inventé. Mais qu'une telle glissade d'un passé inventé à un passé effectivement vécu puisse lui arriver, l'effraya. Le concepteur de son passé lui avait peut-être fourni la lecture de 1984 pour lui suggérer la clé de sa mésaventure.

Mais peut-être se trompait-il et que tous lui jouaient une gigantesque comédie. Oui, c'est cela! Sarah lui donnerait à oublier tous les désagréments qu'il venait de subir, et le réconforterait, lui avouerait tout. Ses parents allaient venir le chercher et le ramèneraient à la maison. Il les avait négligés ces derniers temps et ils avaient dû manigancer ce scénario pour qu'il prenne conscience de l'ô combien précieuse valeur de l'amour parental, cette sève de vie irremplaçable.

De toute manière, il n'avait pas encore tout testé. Il possédait encore la ressource de rendre visite à ses grands-parents, habitant le Wisconsin, comme il avait voulu le faire initialement avec la Buick, avant que les policiers ne l'en empêchent. "Mais à propos, qui donc a payé la caution?" se demanda Mike sans obtenir de réponse avant de se résigner à faire de l'auto-stop, malgré les interdictions fédérales. Sa question restait en suspens, comme celle d'ailleurs de la véracité des éléments de sa mémoire. Mais peu importe. Il avait maintenant un nouvel objectif et, comme c'est souvent le cas lorsque la situation devient désespérée, l'espoir renaissait en lui. Il avait confiance en son avenir, à défaut de son passé, peut-être tout simplement par instinct de conservation, parce que cela devenait sa seule planche de salut.

Un couple de retraités texans, qui se dirigeaient vers les grands lacs, le prit à bord de leur break familial. Il ne fallut que quelques heures au puissant moteur V8 pour parcourir la distance le séparant de Milwaukee. Mike n'avait pas envie de parler et n'estimait pas sa situation favorable à quelque dialogue que ce fut. Qui l'aurait compris, de toute manière? Et puis le couple pardonna aisément à Mike son manque d'expression orale lorsqu'il s'aperçut que le pauvre jeune homme croulait sous le poids de la fatigue et qu'il n'avait pas dû dormir depuis fort longtemps. La nuit était tombée maintenant, et, au-delà du pare-brise, les essuie-glace balayaient l'horizon assombri par une pluie fraîche et légère. La circulation se faisait rare et l'atmosphère propice au repos. Mike se sentait mieux parmi ces inconnus qui l'avaient accepté sans condition, qu'avec ses parents ou ses amis à qui il fallait qu'il prouve encore son existence. Dans cet habitacle, protégé de l'extérieur, il n'avait plus rien à prouver; il était là, c'est tout. Il s'endormit profondément, comme au plus profond de sa tendre enfance.

Etait-ce de sa faute à lui s'il existait, si une mère l'avait mis au monde? Etait-ce de sa faute s'il vivait encore? Pourquoi devait-il prouver qu'il existait ou qu'il était Mike et pas un autre? Enfant, l'on est intrinsèquement innocent. Mais Mike se voyait accusé de quelque chose qu'il n'avait pas commis, ou plutôt dont il n'était pas responsable, puisqu'il lui était fait en quelque sorte le procès de sa vie.

L'arrivée à Milwaukee se fit au petit matin. Mike se fit déposer devant la maison de ses grands-parents. Il se sentait serein et le voyage dans cette atmosphère de calme, de repos et d'innocence l'avait rasséréné. Il s'apprêtait maintenant à se battre contre le monde entier s'il le fallait. L'expérience des deux jours précédents lui avait rendu, face au monde, cette humilité qu'il aurait toujours dû adopter. Il n'avait ni droit ni devoir; il existait, voilà tout.

Il frappa à la porte de cette modeste demeure blanche, qui comportait cependant un étage. Une jeune femme lui répondit que sa grand-mère avait succombé quelques jours auparavant à la suite d'un arrêt cardiaque et que son grand-père hantait les couloirs d'un hôpital psychiatrique depuis quelques mois maintenant. Elle parut désolée mais ne fut pas beaucoup plus explicite. Mike nota l'adresse de l'hôpital et décida de s'y rendre.

Il se faufila dans un bus qui l'emmena un peu à l'écart de la ville. L'hôpital devait être ce bloc harmonieux de béton blanc, juché en pleine campagne, qu'il apercevait maintenant. Il n'eut aucun mal à obtenir l'autorisation de rendre visite à son grand-père. Ce dernier écoulait la plupart de son temps dans une petite chambre, n'ayant d'autres accessoires qu'un lit, un placard et un lavabo. Le vieil homme ressemblait bien à l'idée que s'en faisait son petit-fils: un homme grand, maigre aux cheveux blancs, un peu dégarni au-dessus du front, les yeux bleus surmontant un visage aux traits marqués par l'âge.

Cependant, Mike ne put tirer son grand-père de sa prostration et lui arracher le moindre dialogue sensé. Il avait en face de lui un homme qui avait perdu toute raison, et qui parlait tantôt d'une pêche aux ours à New-York, tantôt d'un procédé révolutionnaire pour faire voler les livres... Le seul être qui aurait pu sauver Mike de la folie était lui-même complètement fou!

- Et pourquoi ne deviendrais-je pas fou moi-même? pensa Mike. Oui! Comme cela, je n'aurais plus de problèmes et plus personne ne me demanderait ou ne me reprocherait quoi que ce soit. Je n'aurais plus à me battre avec ma raison ou ma mémoire; il suffirait simplement de laisser le temps s'écouler, de vivre au présent sans penser au futur, ni même à ce passé qui m'est incertain.

Mais s'abandonner à la folie n'était pas chose facile. Peut-être une certaine fierté empêchait la raison de quitter son navire. Mike sentait bien que rien n'était fini, qu'au contraire même tout allait commencer. Maintenant qu'il ne connaissait dans le monde plus rien, ni plus personne susceptible de l'aider ou de lui fournir la clé du labyrinthe de son existence, une vie nouvelle, épurée, s'annonçait devant lui. Même si son rôle se limitait à celui d'un acteur dans le cauchemar irréel qu'est peut-être la vie, il était résolu à agir.

Il embrassa son grand-père sur le front et, au moment où il se tourna vers la porte afin de prendre le chemin de la sortie, trois infirmiers musclés firent irruption dans la chambre et lui sautèrent dessus. Avant qu'il n'ait pu comprendre ce dont il s'agissait, on lui enfila une camisole de force et lui fit une injection au niveau de l'épaule. Il n'eut que le temps d'entendre le rire joyeux de son grand-père avant de s'évanouir sous l'impulsion de la forte chaleur qui l'avait soudainement envahi.

Mike se réveilla dans un lit, au milieu d'une petite chambre toute blanche. Un infirmier, ainsi qu'un médecin, siégeaient à son chevet.

- Je ne suis pas fou. Je suis un visiteur. Je venais voir mon grand-père. Je ne vous ai rien fait.

Et, voyant qu'on ne lui répondait pas:

- Pourquoi suis-je ici? Je veux voir un avocat!

Cette dernière réplique provoqua un rire général.

- Mais tout le monde se ligue contre moi!

Et Mike commençait à s'énerver.

- Calmez-vous, nous allons nous occuper de vous. Soyez patient...

Lorsque le médecin sortit, il fit tomber son verdict: "Paranoïa, doublée d'une crise d'identité. Nous allons le garder ici encore quelque temps... Bon, il faut que je m'occupe encore d'un président des Etats-Unis et de la maîtresse ressuscitée d'un pape..."

- Bon courage, se vit-il répondre.

Mike resta seul dans la chambre jusqu'à la nuit. Un infirmier vint lui faire sa piqûre du soir. Elle lui fit plus mal que la première. Mais le sommeil vint immédiatement au rendez-vous le sauver de sa morosité renaissante.

Au petit matin, il gisait sans vie dans son lit. L'autopsie confirma qu'il s'agissait de la rupture d'un anévrisme.